Odon de Bayeux

L'encyclopédie vivante du monde viking

Destitué de la plupart de ses charges et privé de tous ses biens en Angleterre, Odon part pour la Sicile et l’Italie, où une formidable diaspora normande a déjà pris les rennes d’un vaste territoire. C’est là qu’il meurt, d’une courte maladie, le 6 janvier 1097, après avoir reçu la bénédiction du pape et encouragé la première croisade de l’histoire. Qui cet homme d’Église, tant admiré et haï à la fois, fut-il vraiment ? Certes, Odon a mené la conquête de l’Angleterre d’une main de fer, n’hésitant pas à corrompre, piller, oppresser, détruire.

Demi-frère de Guillaume le Conquérant, Odon est né vers l’an 1030. Il a moins de 19 ans lorsqu’il devient évêque de Bayeux, vers octobre 1049. Le duc Guillaume cherche à placer des membres de sa propre famille à la tête des différents lieux de pouvoir de la région. En ce milieu du XIe siècle, l’évêché de Bayeux est l’un des plus puissants et des plus riches domaines religieux de Normandie. Mais l’ambition de Guillaume et de Odon ne s’arrête pas là et les deux hommes rêvent à de plus amples conquêtes. Lors du concile de Lillebonne qui doit décider de l’invasion de l’Angleterre, l’évêque de Bayeux promet de contribuer à hauteur de 100 navires à la flotte de guerre du duc Guillaume.

L’évêque Odon pendant la bataille d’Hastings.

Que tient Odon dans sa main ? Un bâton de commandement ou une masse de combat ? Voilà une bonne occasion d’aller voir la Tapisserie et de se faire sa propre idée.

Photo : © Musée de la Tapisserie de Bayeux

Odon,

l’évêque conquérant

Guillaume le Conquérant est couronné roi d’Angleterre le 25 décembre 1066. Il gratifie aussitôt son demi-frère Odon du château de Douvres et du comté du Kent. C’est le début d’une impressionnante série de possessions dont le Domesday Book dresse un inventaire détaillé. Quand le roi retourne en Normandie, Odon et Guillaume Fitz Osbern, originaire de l’Eure, assurent la co-régence du royaume.

la richesse au service de la gloire

Pages du Petit Domesday d’Essex recensant les terres d’Odon.

Catalogue reference: E 31/1/1 f.23v-24

Évocation de la construction de la cathédrale de Bayeux.

De cette époque, il reste les deux tours de la façade occidentale et la crypte.

© MC PRODUCTIONS / LASSABLIERE / DAVID / CALDERON. Ouvrage disponible dans notre librairie en ligne.

« Le successeur d’Hildebrand, souverain pontife, portera le nom d’Odon », avait prédit un devin. Était-ce donc le tour d’Odon de Bayeux, l’un des hommes les plus riches et les plus influents d’Europe ? C’est en tout cas ce que crut l’intéressé qui commença à «remplir les bagages des pèlerins de lettres et de monnaie», soudoya d’illustres citoyens romains, et se fit construire un palais dépassant en splendeur toutes les autres maisons de Rome. Son demi-frère, le roi Guillaume, apprenant qu’il s'apprêtait à prendre la route pour Rome, quitta précipitamment la Normandie et le rejoignit sur l’Île de Wight, au sud de l’Angleterre. Il était temps, pensait le roi, qu’Odon répondît des oppressions, des exactions et des ambitions qu’il avait mené jusque-là. Pourquoi cette soudaine préoccupation ? Cette compassion tardive pour le sort des Anglais semble bien douteuse. Le doute demeure. Peut-être l’évêque avait-il cherché à s’assurer le trône en cas de mort du roi. Toujours est-il que quand Guillaume donna l’ordre d’arrêter Odon, personne n’osa obéir de peur de subir des représailles. C’est le roi lui-même qui l’empoigna, s’exclamant: « ce n’est pas l’évêque que j’arrête, c’est le comte ». Bien que la pape lui-même s’offusquât de cette décision, Odon resta enfermé plus de quatre années à Rouen. Sur son lit de mort, Guillaume ordonna la libération de tous ses prisonniers excepté son demi-frère, décidément coupable. Robert de Mortain, avait qui Odon avait plusieurs fois assuré la co-régence de l’Angleterre, finit par obtenir sa libération.

Odon, Guillaume le Conquérant et Robert de Mortain, avant qu’une bien étrange querelle n’éclate entre l’évêque de Bayeux et son demi-frère le roi.

Pourquoi Guillaume le Conquérant ordonna-t-il soudainement d’emprisonner Odon de Bayeux, son demi-frère ?

© Musée de la Tapisserie de Bayeux

le fortuné infortuné

Sur ses terres, l’évêque souhaite avant tout maintenir le calme parmi la population anglaise et faire face aux rébellions de plusieurs comte anglo-normands. Fin tacticien et conseiller influent, Odon contrôlera jusqu’à 439 seigneuries dans 22 comtés différents. Il acquiert ainsi une immense richesse, en partie due aux spoliations d’églises et d’abbayes. La plus célèbre d’entre elles reste celle de l’évêché de Canterbury. Cette fortune lui permet d’achever la construction de la cathédrale de Bayeux, débutée par son prédécesseur Hugues II de Bayeux. La cathédrale romane est consacrée le 14 juillet 1077, en présence de Guillaume et de sa femme Mathilde. C’est peut-être le jour de la consécration que la Tapisserie de Bayeux est, pour la première fois, déroulée tout autour de la grande nef. Bien que les origines de la Tapisserie demeurent obscures, la plupart des historiens s’accordent aujourd’hui à voir en Odon son commanditaire. La réalisation de cette oeuvre nécessitait des moyens financiers considérables et le récit accorde une place exagérément grande à la ville de Bayeux, dont l'évêque voulait sans doute assurer la renommée.

Vers l’an 1080, Odon est au sommet de sa puissance. Bayeux est trois fois plus riche que n'importe quel autre évêché normand. Mais l'immense fortune d'Odon ne l'empêche pas de rêver à un avenir plus glorieux encore. Homme le plus influent d’Angleterre, juste après le roi, à quoi peut-il maintenant prétendre ? C’est vers Rome que son regard se tourne. On dit que là-bas, le pape Grégoire VII est de plus en plus contesté. Et puis, un devin n’a-t-il pas prédit que le futur pontife porterait le nom d’Odon ? Mais la route vers Rome se révélera bien plus périlleuse qu’il ne l’imagine...

S’il recouvrit assez rapidement ses terres et sa fortune, Odon ne parvînt jamais à regagner l’immense influence dont il jouissait auparavant. Il est vrai qu’en peu de temps bien des choses avaient changé. Guillaume mort, ses fils Guillaume le Roux et Robert Courteheuse se disputaient le contrôle de l’Angleterre et de la Normandie. Tel le Comte de Monte-Cristo, Odon poursuivit ceux qu’il soupçonnait d’avoir conseillé son emprisonnement. Il profita de la guerre de 1088 pour ravager le Kent et les terres de Lanfranc, son ennemi de toujours, grand réformateur de l’Église d’Angleterre et proche conseiller de Guillaume II. Mais l’évêque semble plus enclin aux manigances personnelles que doué pour la guerre. À Tunbridge Castle puis Pevensey, où il se réfugie chez son frère Robert, de courts sièges l’obligent à capituler. À l’orée du XIIe siècle, l’heure du Jugement approche pour cet improbable homme de Dieu.

Odon participe donc activement à la conquête de l’Angleterre, en 1066, et tout porte à croire qu’il fut un conseiller de premier plan pendant la bataille de Hastings. Mais une question est longtemps demeurée sans réponse : Odon prit-il vraiment part aux combats ?

Bien que les lois canoniques interdisaient aux ecclésiastiques de faire couler le sang, la Tapisserie de Bayeux le représente avec un grand bâton dans la main droite, comme prêt à frapper l’ennemi. Ni les chroniqueurs de l’époque ni les historiens actuels ne s’accordent sur l’action réelle d’Odon pendant la bataille de Hastings mais la réponse pourrait bien venir de la Tapisserie elle-même. Le commentaire en latin sur la partie supérieure de la broderie indique: « voici l’évêque Odon, tenant un baculus, encourageant les jeunes hommes ». On retrouve ce baculus trois autres fois sur la broderie dans les mains de Guillaume qui s’en sert de bâton de commandement. Ce n’est donc pas une véritable arme mais plutôt un signe d’autorité capable de regrouper les soldats et de les encourager à combattre quand guettent la peur et la fatigue. Une fois Guillaume monté sur le trône d’Angleterre, le courage et la fidélité d’Odon seront largement récompensés, à tel point que l’évêque de Bayeux devint l’un des plus puissants hommes du nouveau royaume...

De la cité épiscopale bayeusaine au champ de bataille de Hastings, des châteaux du sud de l’Angleterre aux palais de Sicile, la vie de l’évêque Odon a croisé quelques-uns des plus extraordinaires évènements du XIe siècle.

Odon est libéré peu de temps après la mort de Guillaume le Conquérant. Dans la lutte opposant les héritiers du trône, Guillaume le Roux et Robert Courteheuse, l’évêque de Bayeux prend fait et cause pour le second. Il mène une petite armée à travers le sud de l’Angleterre, ravageant les terres de ses ennemis. Mais Odon a toujours été plus enclin aux manigances personnelles que doué pour l’art de la guerre. À Tunbridge Castle puis Pevensey, où il se réfugie chez son frère Robert de Mortain, de courts sièges l’obligent à capituler.

« de vices et de vertus »

Odon et la cathédrale de Bayeux. Détails de la Tapisserie de Bayeux.

Qu’il fût conseiller du roi d’Angleterre ou prisonnier déchu, Odon demeura toute sa vie évêque de Bayeux. La cité lui doit encore aujourd’hui une bonne part de son prestige.

© Photo-montage / CH Groult

La prise de Rochester Castle, dans le Kent, sonne le glas de son pouvoir en Angleterre.

Le château de Rochester (Kent) n’a pu résister au siège de Guillaume II.

Château de Rochester après le siège.

Odon est contraint de quitter l’Angleterre. Il n’y retournera jamais. Au pied des murailles, la foule le hue. Vision d’artiste.

Illustration: © Privé

Bibliographie sélective

  • -David R. Bates, « The Character and Career of Odo, Bishop of Bayeux (1049/50-1097) », in Speculum, vol. 50, n°1 (1975), p. 1-20.
  • -C.P. Lewis, « The Early Earls of Norman England », in Anglo-Norman Studies - XIII. Proceedings of the Battle Conference, édité par Marjorie Chibnall, Boydell & Brewer Ltd, 1990.
  • -François Neveux, La Normandie des ducs aux rois, Xe-XIIe s., Rennes, Ouest-France, 1998.

-David R. Bates, « The Character and Career of Odo, Bishop of Bayeux (1049/50-1097) », in Speculum, vol. 50, n°1 (1975), p. 1-20.

-C.P. Lewis, « The Early Earls of Norman England », in Anglo-Norman Studies - XIII. Proceedings of the Battle Conference, édité par Marjorie Chibnall, Boydell & Brewer Ltd, 1990.

-François Neveux, La Normandie des ducs aux rois, Xe-XIIe s., Rennes, Ouest-France, 1998.

Sur le net

  • -Dictionary of National Biography (en anglais). La notice sur Odon débute à la page 424:

-Dictionary of National Biography (en anglais). La notice sur Odon débute à la page 424:

http://www.archive.org/stream/dictionaryofnati41stepuoft#page/424/mode/2up

-Marie Casset, Les évêques aux champs: châteaux et manoirs des évêques normands au Moyen-Âge, P.U. de Caen. Lien Google Books

Le chroniqueur médiéval Orderic Vital a maintes fois décrit son inconstance, son ambition, ses péchés de chair et sa monstrueuse cruauté. Son attirance pour les affaires séculaires plus que pour les hauts faits de la vie spirituelle fait peu de doute. Il reste qu’Odon fut pour son diocèse de Bayeux l’un des plus grands bienfaiteurs de son temps. Il termina de construire la cathédrale, puis la fit réparer, suite aux dégâts subis pendant ses années en prison. Il fonda également l’abbaye de Saint-Vigor. Peut-être finança-t-il aussi la Tapisserie de Bayeux. Surtout, il prit en charge la formation de nombreux érudits dans l’école cathédrale et patronna des poètes et grammairiens de renom. Certains de ses élèves devinrent de brillants chefs d’Église, tels Thomas de York ou Thurstan de Glastonbury. Les échecs d’Odon furent à la hauteur de son ambition. Ecclésiastique improbable, souverain impossible, Orderic Vital a perçu en Odon un curieux « mélange de vices et de vertus ». Après tout, comme l’a dit Cervantes, « c’est avec des hommes qu’on fait les évêques, et non pas avec des pierres ».

Odon bénit le banquet précédant la bataille de Hastings (octobre 1066).

© Musée de la Tapisserie de Bayeux