Mystères de la Tapisserie de bayeux
que nous dit-elle vraiment ?
 

    Notre connaissance de la Tapisserie de Bayeux a fait un bon en avant significatif dès que fut remise en cause l’idée d’une oeuvre toute entière tournée vers la glorification du duc Guillaume. Car Harold n’est pas présenté comme un traître d’un bout à l’autre de la broderie. Son héroïsme est par exemple évoqué quand il vient en aide à un soldat sur le point de se noyer. Mais la complexité de l'oeuvre ne s’arrête pas là. La Tapisserie pose-t-elle sur tous les évènements qu’elle décrit un jugement clairement pro-normand ? Pas si sûr.


Une libre interprétation


La célèbre scène de la mort du roi Édouard le Confesseur illustre, selon l’historien Thierry Lesieur, cet art subtil du double-sens et de la contradiction qui traverse la Tapisserie. Le roi, au seuil de la mort, joint sa main droite à celle d’un proche. S’agit-il d’Harold ? Pour les chroniqueurs anglo-saxons, cela ne fait aucun doute : le roi a mis tout son royaume sous la protection d’Harold Godwinson. Le sens de l’image semble suspendu. Le spectateur de la Tapisserie sera libre d'interpréter la scène en fonction de ses propres présupposés idéologiques : s’il est anglo-saxon, il y verra la désignation d’Harold comme héritier de la couronne ; s’il est normand, il ne verra là que l’agonie d’un roi exhortant ses proches à rester fidèles à Guillaume.

Bibliographie


  1. -La tapisserie de Bayeux : une chronique des temps vikings ?, Actes du colloque international de Bayeux 29 et 30 mars 2007, Point de vues, 2009.

  2. -Thierry Lesieur, « Lisible et visible dans la Tapisserie de Bayeux ou la stratégie de l'ambiguïté », Revue La Licorne, numéro 23, 2005. En ligne.


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À voir sur le net


  1. -L’univers iconographique de la tapisserie de Bayeux, sur arte.tv.

  2. -Site de l’association Dreknor.

L’art subtil du double-sens

« Hic eduardus rex in lecto alloquit fideles »,  

« Ici le roi Édouard, dans son lit, exhorte ses proches ».

Photo : © Ville de Bayeux.

Pourquoi la Tapisserie semble-t-elle entretenir le flou sur des évènements aussi décisifs que la mort du roi et la désignation de l’héritier ? Il est fort probable que la Tapisserie ait été réalisée par des artistes anglo-saxons du monastère de Canterbury, peu de temps avant que n’éclate une rébellion générale des moines contre leur supérieur normand. Les moines ont-ils voulu manifester leur désaccord au sein même de l'oeuvre ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude. En fait, ce discours à double-sens de la Tapisserie s’inscrit dans une pratique poétique courante au Moyen-Âge. Plusieurs oeuvres médiévales anglo-saxonnes pratiquent cette jonglerie qui consiste à faire coïncider deux sens opposés, à maintenir comme également vrais le oui et le non. La lecture de la Tapisserie dépendra du regard que l’on jettera sur elle et de la sensibilité de chacun. N’est-ce pas le propre d’une oeuvre d’art ?

Détail de cette scène.

Photo : © Ville de Bayeux.

    Grâce aux trente deux navires qui la traversent, tantôt à flot, tantôt en construction, la Tapisserie de Bayeux est une source inestimable pour la connaissance de l’art nautique dans l’Europe du Nord Ouest, au XIe siècle. Les différentes bandes de couleurs qui forment la coque des navires témoignent de bateaux construits à clin, méthode typiquement scandinave. Un autre détail illustre l’influence des Vikings sur les bateaux qui firent voile vers l’Angleterre : leurs somptueuses figures de proue. Cette coutume consistant à placer une sculpture en forme de tête d’animal à la proue des navires est attestée dans les plus anciennes oeuvres littéraires norroises et fut largement répandue. Pourtant, aucune source écrite n’exprime précisément la fonction de tels ornements. Nulle chronique médiévale, nulle saga du Nord ne parle de dragons capables de terroriser l’ennemi, ni même de figures protégeant le bateau contre les périls de la mer.

Figures de proue :

les bateaux-dragons font-ils peur à l'Angleterre ?

Ci-contre : Figures de proue de la Tapisserie de Bayeux,

dans leur ordre d’apparition.

« La norme est une tête de dragon, tant à l’étrave qu’à la poupe, tête toujours tournée vers l’avant. Son dessin est plus ou moins raffiné, la langue du monstre peut être dardée et sa nuque ornée de boucles comme une tête humaine, ce qui évoque les spirales métalliques trouvées à la proue du navire de Ladby. »

Extrait de La Tapisserie de Bayeux, Lucien Musset.

Photo : © Ville de Bayeux.

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Après la traversée de la Manche, les bateaux posent l’ancre.

À l’étrave d’au moins deux navires, l’artiste a marqué l’emplacement de chevilles de fixation des figures de proue. Cela confirme le caractère amovible de ces ornements.

Photo : © Ville de Bayeux.

De terrifiants dragons ?


Sur la Tapisserie, il s’agit le plus souvent de têtes de dragons à la langue dardée et à la nuque ornée de boucles. Le spectateur attentif remarquera que juste après le débarquement sur la côte anglaise, tous les ornements des navires tirés sur le rivage ont disparu. Il ne reste, sur quelques bateaux, que la trace de l’emplacement des chevilles de fixation. Les figures de proue étaient en effet amovibles. Pourquoi la flotte de Guillaume ôte-t-elle les ornements de ses navires ? La célèbre saga d’Egil, datant du XIIIe siècle, raconte que les esprits tutélaires de chaque pays, les « landvættir », sont frappés de terreur dès qu’ils aperçoivent des têtes d’animaux dirigées contre eux depuis le large. Les premières lois d’Islande interdisaient même d’arborer des figures de proue menaçantes trop près du littoral, de peur que les génies gardiens du lieu ne s’affolent et ne plongent le pays dans l’instabilité. Guillaume a-t-il voulu ménager les génies tutélaires d’Angleterre ? L’historien F. X. Dillmann en doute, mais présume que dans certains milieux anglais, on se rappelait encore fort bien de cette ancienne coutume du Nord.

Ci-dessus : Figure de proue de Dreknor, reconstitution normande du navire de Gokstad.

C’est la plus fidèle reconstitution du célèbre navire viking. La figure de proue, toutefois, est une libre évocation.

Photo : © Encyclopédie Yggdrasil.