À lui seul, Beowulf représente 10% de l’ensemble du corpus de poésie en vieil-anglais. Ce long poème de 3182 vers est le plus ancien des écrits européens en langue vernaculaire (autre que le latin) a nous être parvenu. L’unique manuscrit qui le compose date de l’an mil, bien que le poème ait pu être composé plusieurs siècles auparavant. L’ouverture du poème en définit d’emblée le genre littéraire, celui de la poésie héroïque :


« Donc, nous dirons des Danois-à-la-lance aux jours d’autrefois,

de rois souverains la gloire telle que nous l’avons reçue,

comment alors les princes firent prouesse. »


Les derniers vers donnent littéralement « naissance » au poème tout en fermant l’acte poétique :


« Ils manifestaient ainsi leur douleur, pleuraient leur roi,

créaient un poème héroïque à son propos,

exaltant sa valeur et glorifiant

ses prouesses. »

Voici arrivés, venus de loin,

d’au-delà l’océan, des hommes du peuple gaut.

Ces gens de guerre donnent à leur aîné

le nom de Beowulf. Ils sollicitent

de pouvoir avec toi, Monseigneur,

s’entretenir. Ne leur refuse pas

cette entrevue, gracieux Hrothgar !


BEOWULF

(trad. André crépin)

Le festin, qui est décrit à six reprises dans le poème, occupe une place primordiale dans la société mise en scène dans Beowulf. C’est le moment où les hommes se retrouvent, le plus souvent des guerriers. La boisson servie est principalement de la bière, elle permet de se désaltérer, le vin étant une boisson plus noble, un produit de luxe. La boisson, en dehors de sa qualité d’étancher la soif, possède une valeur symbolique, celle de créer une cohésion communautaire.

















Paradoxalement il n’est fait aucune allusion aux aliments consommés. Peut-être les guerriers ne doivent-ils pas être vus en train de s’adonner à une fonction uniquement corporelle qui serait dégradante pour leur image. Peut-être est-ce aussi le moyen de mieux opposer les guerriers du Bien au cannibalisme des ogres.


Une poésie héroïque


Beowulf exalte l’art de la composition orale. Il est un poème sur les poèmes. L’ensemble du poème est en alexandrin. Seuls les deux premiers et les deux derniers vers sont des octosyllabes. Ces vers se caractérisent par l’emploi de nombreux superlatifs et d’adjectifs mettant en exergue l’héroïsme du roi et la noblesse du poème.


À l’origine, la poésie vieil-anglaise était de composition orale. Elle était, le plus souvent, accompagnée à la petite harpe. Lors des banquets de fête, des poèmes sont chantés et des histoires sont racontées par les hôtes, par les invités, et par le poète officiel appelé scop (prononcez chôp). Beowulf a pu être composé par ou pour une assemblée réunie lors de l’un de ces banquets.


« S’élevèrent chant et musique ensemble réunis

offerts au meneur des troupes d’Healfdene,

le jeu du plaisant bois de la lyre, maint récit rythmé

quand l’aède de Hrothgar, passant devant chaque banc,

fut appelé à réciter la pièce attendue de la salle. »


Le caractère originellement oral de la poésie vieil-anglaise, et de Beowulf en particulier, transparaît nettement si l’on se penche sur le recours permanent à des « modules de composition ». Il s’agit de formules, de motifs (celui du froid, associé à la mort et au chagrin par exemple) et de scènes stéréotypées (le banquet, la traversée en bateau) qui rendent la composition plus aisée à produire, à réciter et à entendre.


La plus vibrante marque de respect envers le travail de poète vient sans nul doute du fait que le héros du poème, Beowulf, compose de manière spontané un éloge de sa victoire sur le monstre Grendel. Beowulf débute son poème en reprenant l’histoire de Sigemund et de sa lutte contre le dragon. Il y adjoint ensuite sa propre histoire et illustre par là même le caractère à la fois traditionnel et original de tout poème. Les poèmes comme Beowulf contiennent nombre d’éléments traditionnels, dont les motifs et scènes stéréotypées, mais témoignent aussi de l’extraordinaire talent littéraire de leur(s) auteur(s). Le poète est libre d’inventer, tant que cette créativité respecte le moule traditionnel.


Finalement, comme le remarque André Crépin, « le poème engendre le poème puisque les douze nobles cavaliers qui font le tour du tombeau exaltent leur roi défunt en racontant ses hauts faits ». Des douze chevaliers naissent les alexandrins, vers de douze syllabes.

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EXTRAITS CHANTÉS DE BEOWULFBeowulf_-_Extraits.html

Bibliographie


  1. -Beowulf, trad. André Crépin, Le Livre de Poche, 2007.

  2. -Le Poème anglo-saxon de Béowulf, Daniel Renaud, L’Âge d’homme, 2000.

  3. -Lectures d'une oeuvre : Beowulf, symbolismes et interprétations, Marie-Françoise Alamichel, Éditions du Temps, 1998.

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Pour le linguiste et médiéviste André Crépin, Beowulf a une autre finalité que celle de narrer la gloire au combat de princes puissants. C’est un miroir de prince donnant Beowulf en modèle. Au terme d’une vie faite d’exploits et de dévouements, les chefs des Gauts tracent, devant le tumulus funéraire, le portrait du roi idéal :

Le christianisme dans Beowulf :

un prince païen aux vertus très chrétiennes

Beowulf est un poème chrétien mais livre une vivante description d’une société païenne. La société scandinave décrite dans Beowulf n’est pas encore évangélisée : le héros ordonne que son cadavre soit brûlé, or l’incinération restera condamnée par l’Église jusqu’au XXe siècle. Aucune allusion n’est faite au Christ ou à l’Église. Pourtant, la foi chrétienne imprègne de part en part ce long poème.


Le personnage de Beowulf incarne lui-même ce surprenant trait d’union entre paganisme et christianisme. Bien que n’étant pas chrétien, Beowulf est doté de vertus chrétiennes: fidélité, courage, sens de l’honneur, etc. Pour André Crépin, « le poème montre comment un païen peut pratiquer des vertus chrétiennes ». Ce faisant, le poème « répond à la question d’Alcuin reprochant en 797 à un évêque d’écouter avec plaisir l’histoire des païens : « Qu’a à faire le Christ avec Ingeld ? » (Monumenta Germaniae Historica, Epistolae IV, n° 124) ».


Note : Ingeld (photo de droite), de la tribu des Heothobards, fut marié à Freawaru, la fille du roi Danois Hrothgar (celui décrit dans Beowulf). Malgré cette union, une terrible guerre s’engagea entre Danois et Heothobards, se soldant par la défaite d’Ingeld devant le Palais du Cerf de Hrothgar. Dans Beowulf, Beowulf raconte cet épisode, sans toutefois en préciser l’issue. Ingeld est le contre-exemple du prince modèle, il est tout l’opposé du héros aux vertus chrétiennes.

Le roi Ingeld, qui       « embrassa le vice plutôt que la vertu ».

Frederik Winkel Horn, Saxo Grammaticus - Danmarks Krønike, (1898), p. 256.

Bardes et poètes :

un éloge de la poésie

Première page de l’unique copie de Beowulf. Les paléographes datent l’écriture des environs de l’an mil. En 1731, un incendie a ravagé la bibliothèque qui le contenait et a endommagé les marges extérieures du manuscrit.

Forêt danoise.

CC rebild national park, par *heloise*

Question de prononciation


Beowulf est écrit dans le dialecte west-saxon tardif des Xe et XIe siècles. Il s’agissait de la norme pour la quasi-totalité des manuscrits de l’époque. Le mercien, ancien dialecte du centre de l'Angleterre, est présent par petites touches, preuve de l’ancienneté de l’histoire ou du soucis archaïsant de la copie.


On prononcera donc:

Beowulf : « béowoulf », plus rarement « biowoulf »

Hrothgar : « rosgar »

Grendel : « grèndel »

Les Gauts : « gôt »

Les Scyld : « child »

le banquet : un motif récurent

À l’origine des noms


  1. -Beowulf : « loup (c’est-à-dire seigneur) des abeilles ». Soit l’ours.

  2. -Breca : breaking « déferlante » (?)

  3. -Hrothgar : « gloire » et « lance ». Cf. l’anglo-normand Roger.

  4. -Grendel : vieil-anglais grindan « broyer » (?)

  5. -Scyld : « bouclier ».

  6. -Wiglaf : « combat », « ce qui reste », donc « le survivant, le vainqueur ».

Grendel


« Ce terrible démon avait pour nom Grendel,

notoire coureur des confins, maître de landes stériles,

de marais - son repaire; le pays de la race des monstres

fut pour un temps le royaume du misérable ».

Retour chez le roi Hygelac


« Le bateau partit,

faisant écumer l’eau profonde, s’éloigna du pays des Danois.

Une belle voile flotta à son mât,

retenue par un filin. Sa coque grondait.

Nul vent sur la mer ne dérouta le vaisseau

de sa course. Le bateau de haute mer fila,

vogua sur l’écume au cou sur les vagues,

la proue bien assemblée fendit les flots,

et les guerriers reconnurent les falaises gautes,

les caps familiers. L’embarcation fonça

ballottée par le vent, elle s’arrêta, touchant terre ».


Le poème fut lui-même probablement récité, voire même composé, lors de festins. La séquence des banquets correspond aux étapes d’un banquet réel :

  1. -préparation de la salle

  2. -les nobles guerriers prennent place

  3. -la boisson est d’abord offerte par un compagnon du roi

  4. -la boisson est ensuite servie par la reine ou une princesse. C’est le rite de concorde.

  5. -la boisson est finalement servie par des échansons

  6. -les récompenses sont distribuées par le roi et la reine

  7. -des poèmes sont prononcés par le poète officiel, par le roi ou par ses compagnons.

  8. -les guerriers «racontent ou promettent».

  9. -le roi et la reine se retirent.


Coucher de soleil sur les marécages

(Ribe, Danemark)

CC Sunset on swamp, par Gaboun

Mer du Nord

CC North Sea, par GirlishEvil

De quand l’histoire de Beowulf date-t-elle ?

Le manuscrit date de l’an mil mais la date de composition est probablement plus ancienne. De nombreuses hypothèses ont été proposées, allant du VIIe au XIe siècle. Plusieurs de ces hypothèses sont vraisemblables et elles prouvent, par leur diversité, que la copie est sans doute l’aboutissement d’une longue tradition qui a traversé les âges. Le manuscrit s’inscrit très probablement dans une tradition beaucoup plus ancienne que l’an mil, puisque Beowulf est présenté comme le neveu du chef scandinave Hygelac, dont la mort vers 520 à l’embouchure du Rhin, est historiquement attestée par les Libri historiarum de Grégoire de Tours (mort en 594), le Liber historiae francorum (écrit vers 727), et le Liber monstrorum (datant du VIIIe siècle).

Corne à boire (Sutton Hoo)

© British Museum

Vaisselle en argent (Sutton Hoo)

La croix qui orne les assiettes n’indique pas nécessairement l’appartenance au culte chrétien. Ce motif était courant bien avant l’arrivée du christianisme.

© British Museum

Réplique de la harpe de Sutton Hoo.

© British Museum

TRADUCTION DU POÈME EN FR.Beowulf_-_Traduction_en_francais.html